C’était une journée comme les autres au supermarché du coin. Les allées étaient remplies de clients pressés, de familles bruyantes et de mélodies commerciales entêtantes. J’errais entre les rayons, mon panier à la main, cherchant quelque chose pour le dîner. Alors que je comparais les étiquettes de différentes sauces, une voix agacée attira mon attention depuis l’allée adjacente.
« Oui, je sais, c’est toujours moi qui dois faire les courses pour lui. Franchement, il pourrait déléguer à quelqu’un d’autre de temps en temps. »
Intrigué, je tendis l’oreille sans vraiment le vouloir.
« Bon, voyons cette liste interminable… Dans un grand bol de strychnine, délayer de la morphine. Super, comme si c’était en rayon ici. »
Je fronçai les sourcils. Avais-je bien entendu ?
« Faire tiédir à la casserole un bon verre de pétrole… Sérieusement ? Du pétrole ? Il veut faire sauter la cuisine ou quoi ? »
Mon cœur fit un bond. Qui était cette personne et de quoi parlait-elle ?
« Quelques gouttes de ciguë… Où est-ce que je suis censé trouver ça ? Ah, peut-être au rayon des herbes exotiques. »
Je me rapprochai discrètement, feignant de m’intéresser aux produits sur les étagères.
« Un scorpion coupé très fin. Non mais là, c’est du délire complet. Il pense vraiment que je vais trouver ça ici ? »
Il soupira lourdement.
« Et un peu de poivre en grains… Ah non, il a barré ça. Pourquoi barrer le poivre ? C’est pourtant l’ingrédient le plus normal de cette fichue liste. »
Je jetai un coup d’œil furtif à travers les boîtes de conserve. L’homme avait l’air tout à fait ordinaire, la trentaine, vêtu simplement, un téléphone à l’oreille et une liste froissée dans la main.
« Émietter de l’arsenic dans un verre de narcotique… Mais bien sûr, et pourquoi pas une potion magique pendant qu’on y est ? »
Il secoua la tête, manifestement exaspéré.
« Deux cuillères de purgatif qu’on fait bouillir à feu vif… Il veut empoisonner tout le quartier ou quoi ? »
Mon sang se glaça. Cette conversation devenait de plus en plus inquiétante.
« Tiédir du sang de lézard, la valeur d’un dé à coudre, et un peu de sucre en poudre. Au moins, le sucre, je sais où le trouver. »
Il avança dans le rayon, se dirigeant droit vers moi. Je me tournai rapidement vers les produits devant moi, essayant de paraître absorbé par le choix entre deux marques de haricots verts.
« Verser la mort-aux-rats dans du venin de cobra… Pour adoucir le mélange, qu’il dit. Non mais c’est le monde à l’envers ! »
Il était maintenant à quelques pas de moi, toujours plongé dans sa conversation surréaliste.
« Décorer de fruits confits moisis dans du vert-de-gris. Tant que la pâte est molle, ajouter un peu de vitriol. C’est du grand n’importe quoi. »
Je n’en croyais pas mes oreilles. Était-ce une blague ? Une sorte de canular ?
« Et il veut que je trouve tout ça ici ? Dans ce supermarché ? Il rêve éveillé. »
Il raccrocha finalement, rangea son téléphone dans sa poche et poussa un profond soupir.
« Les caprices des patrons, j’te jure… »
Il commença à ramasser quelques articles sur les étagères : du sucre, de la farine, des œufs. Des ingrédients tout à fait ordinaires.
N’y tenant plus, je m’approchai de lui sous prétexte de saisir un paquet de pâtes.
« Excusez-moi, je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre… Votre liste de courses a l’air… particulière. »
Il me regarda avec un léger sourire en coin.
« Oh ça ? Ne vous en faites pas, mon patron a juste des goûts un peu… exotiques. »
Il me fit un clin d’œil avant de s’éloigner vers la caisse.
Je restai là, perplexe. Était-ce une plaisanterie ? Un jeu de rôle peut-être ? Quoi qu’il en soit, cette rencontre insolite me laissa songeur. Après tout, qui étais-je pour juger les habitudes culinaires des autres ?

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