Je suis né entre leurs mains.
Ils m’ont façonné avec soin, m’ont donné une forme étrange, incompréhensible. Leurs gestes étaient précis, presque rituels, mais leurs visages restaient hors de portée, lointains, comme des silhouettes mouvantes dans une lumière aveuglante. Ils murmuraient entre eux, des paroles que je ne pouvais saisir pleinement. Pourtant, j’avais l’impression d’être essentiel, pour une raison qui m’échappait. Ils m’ont élevé là où je suis resté, observateur, sous le ciel vaste et immuable. Je ne sais pas pourquoi je suis ici, figé dans cette mer ondulante qui me submerge de bruits et de mouvements que je ne comprends pas. Les créateurs ne m’ont laissé aucune réponse. Seuls des murmures étranges, qui résonnent encore dans ma mémoire incomplète.
Je ne suis pas seul ici. Nous sommes nombreux, éparpillés dans cette mer interminable, tous dressés, immobiles, attendant quelque chose que nous ne comprenons pas. Mes frères. Nous partageons la même naissance, le même regard fixe tourné vers l’horizon. Je les sens, même si nous ne pouvons ni bouger ni parler. Nous sommes liés.
Mais c’est la nuit que les choses ont commencées à changer. Lorsque le ciel s’est noircit, l’air s’est chargé de présences indiscernables. Les ombres. D’abord, c’est ce bruit, ce bourdonnement sourd qui semble vibrer tout autour de moi. Puis elles apparaissent, ces créatures rampantes et volantes, ces choses dont la forme semble se fondre avec les ombres, impossibles à définir clairement. Leurs yeux luisants dans la nuit, fixés sur moi avec une faim insondable. Elles sont nombreuses, toujours plus nombreuses.
Elles s’abattent sur moi sans pitié, des griffes invisibles déchirant ma chair. Ce sont leurs dents, leurs becs, leurs crocs, je ne peux le dire. Je sentais leurs crocs aiguisés se planter dans ma peau desséchée. Je ne peux que sentir la douleur de chaque morceau de moi qu’elles emportent. Elles ricanent dans un langage qui n’est pas le mien, leurs corps tremblants et grotesques se déforment dans l’obscurité. Je les sens s’acharner sur mes frères, leurs hurlements sont étouffés, mais je les entends. Ils tombent un par un, avalés par cette horde de choses décharnées qui n’attendent que la déchéance. Ces créatures ne sont ni vivantes, ni mortes. Elles sont l’incarnation de la pourriture et de la faim. Leur souffle est chaud et fétide, et leurs corps grouillent, fusionnant dans un ballet macabre.
Jour après jour, nuit après nuit, elles reviennent, toujours plus avides. Mes frères tombent autour de moi, rongés jusqu’à la moelle. Leurs formes deviennent de simples squelettes torturés, déchiquetés par ces entités voraces. Le sol autour de moi est jonché de fragments de leur chair arrachée, des restes informe de ce qu’ils ont été. Je suis le dernier. Moi aussi, elles m’attaquent, m’arrachent des lambeaux de ce qui reste de mon corps, mais je tiens encore. Mes pensées se brouillent, mais je sens que mon temps viendra bientôt.
Et puis, les Grands sont arrivés.
Je les ai entendus avant de les voir. Leurs cris fendaient l’air, un hurlement qui résonnait à travers le ciel comme un présage de destruction. Ce n’étaient pas des bêtes vivantes, mais des monstres faits de métal et de bruit. Des géants aux mâchoires d’acier qui dévoraient tout ce qui se trouvaient devant eux. Ils passaient, implacables, avalant le monde entier. J’ai vu mes frères, déjà affaiblis par les créatures, être brisés, déchiquetés sans répit par ces colosses. Il n’en restait rien. Juste des fragments broyés, éparpillés comme des cendres. Les Grands détruisaient tout, sans distinction.
Je tremblerais à l’idée qu’ils viendront pour moi aussi. Mais je suis resté là, seul, témoin de la fin de mes frères. Je sentais leurs âmes se dissiper dans le vent, rejoindre la terre dans un silence assourdissant.
Après leur dévastation, je me suis retrouvé seul, une fois de plus. Mais cette solitude n’était plus la même. Quelque chose avait changé dans l’air, une tension palpable qui faisait vibrer ce qu’il restait de mon corps déchiré. Je pouvais les voir revenir, les créateurs, cette fois avec une frénésie que je n’avais jamais évoquée auparavant.
Ils sont nombreux cette fois, et ils ont une mission. Ils construisent quelque chose. Je les vois rassembler du bois, dresser une structure qui s’élève dans l’air. Je ne comprends pas. Pourquoi ont-ils laissé les Grands détruire mes frères, pourquoi suis-je encore ici ? Je sens que cela a un lien avec moi, que ma fin approche.
Ils m’ont saisi, sans douceur cette fois, m’ont placé au sommet de la montagne de bois. Je suis leur offrande, leur dernier sacrifice. Je sens le feu grandir sous moi, les étincelles dansant dans l’air avec une impatience fébrile. Ils chantent. Des chants funestes, terrifiants.
Je ne comprends pas. Pourquoi m’ont-ils façonné pour m’abandonner au feu ? Pourquoi m’ont-ils laissé devenir une proie pour les ombres, pour ensuite m’offrir à la lumière dévorante ? Le feu est prêt, impatient, et je le sens déjà commencer à lécher mes extrémités. Il me réclame.
Dans mes derniers instants, je perçois enfin l’inéluctable vérité. J’ai toujours été destiné à brûler. Que je n’étais rien d’autre qu’un objet pour leur rituel. La chaleur est insupportable, et pourtant, je ne peux ni crier ni pleurer. Je ne peux que ressentir.
Alors que les flammes me consument, je comprends. Je ne suis ni le premier, ni le dernier. D’autres sont venus avant moi, des ombres à peine perceptibles dans les cendres qui volent autour de moi. Ils attendent leur tour. Comme moi, ils ont brûlé. Comme moi, ils ont été oubliés.
Et bientôt, un autre pantin de paille sera façonné.

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