Enregistrement du 12 octobre, 2h35 du matin.
Je ne sais pas pourquoi je fais ça. Parler à voix haute, enregistrer mes pensées comme ça… Je me dis que peut-être ça m’aidera à comprendre. Parce que là, les choses deviennent trop étranges pour que je les ignore.
Je fais des rêves, des rêves récurrents. Chaque nuit, je retourne dans la Forêt des Rêves Bleus, comme si j’étais de nouveau enfant. C’est absurde, mais c’est ce qui se passe. Sauf que… ce n’est plus du tout comme avant. L’endroit est différent. Plus sombre. Le ciel est toujours couvert de nuages gris, les arbres sont déformés et tordus, comme s’ils essayaient de fuir quelque chose. Les couleurs sont… fanées. Tout semble mort.
Et il y a cette montagne. Immense, menaçante, qui domine tout le paysage. Elle n’a jamais existé dans mes souvenirs d’enfance, mais là, elle est omniprésente. Si on la regarde bien, on peut voir un crâne formé par les rochers au sommet. Il sourit, ce crâne. Un sourire horrible, figé, comme s’il savait quelque chose que j’ignore.
Mes amis sont là aussi, mais eux aussi ont changé. Winnie… Winnie n’est plus celui dont je me souvenais. Il est plus petit, plus rond, l’air malade. Ses yeux noirs sont ternes et vides. Son sourire est figé sur son visage, un sourire qui ne réchauffe plus, qui fait froid dans le dos. Et puis, il parle d’une voix calme, trop calme. « Ne t’inquiète pas, Jean-Baptiste. Tout est comme il doit être. »
Mais rien n’est comme il doit être.
Porcinet… il traîne toujours dans l’ombre. Ses oreilles sont plus longues, son regard fuyant. Il ne parle presque pas, mais je le vois, je le sens… il m’observe constamment. Il me fixe dès que j’ai le dos tourné.
Et Tigrou… lui, il ne rebondit plus. Il est juste là, immobile, planté au milieu des arbres, son corps plus maigre, comme étiré, avec des griffes qui semblent plus longues que dans mes souvenirs. Et ses yeux ! Ils brillent d’un éclat inquiétant.
Je ne comprends pas ce qui se passe. Tout est déformé. Dérangé.
Et cette montagne… elle me hante. Elle n’était jamais là avant, alors pourquoi maintenant ? Et pourquoi je me sens attiré par elle ? Chaque nuit, je me retrouve plus proche d’elle, comme si je n’avais pas d’autre choix.
Pause. Respiration rapide.
Cette nuit, c’était pire. J’étais presque au pied de la montagne. Winnie était là, assis sous un arbre mort. Il me fixait de ses yeux vides. Je lui ai demandé encore une fois ce que c’était que cette montagne, pourquoi elle est là. Il m’a souri, mais ce sourire… ce n’était pas un sourire réconfortant. Il était… froid, presque cruel.
« Elle a toujours été là, Jean-Baptiste », m’a-t-il répondu. « Tu ne l’avais juste pas encore vue. »
Toujours été là ? Mais non ! Non, je connais cette forêt. Je connais cet endroit depuis que je suis enfant. Je le connais par cœur. Et cette montagne n’a jamais existé avant.
Mais Winnie ne m’écoutait pas. Il se contentait de répéter : « Tu es prêt maintenant. Il est temps. » Son sourire s’est agrandi d’une manière presque grotesque, trop large, comme si sa bouche s’étirait de façon inquiétante.
Je suis parti en courant. Mais peu importe où j’allais, la montagne était toujours là, dominant le paysage, me rappelant que je ne pouvais pas m’échapper.
*Silence.*
Enregistrement du 14 octobre, 4h10 du matin.
Je… Je crois que c’est fini. Je crois que j’ai compris ce qu’est cette montagne. Mais je n’aime pas cette explication.
Cette nuit, j’étais de nouveau au pied de la montagne. Il faisait plus sombre que d’habitude. Les arbres étaient presque noirs, tordus comme des ombres menaçantes. Mes amis… ils n’étaient plus vraiment eux-mêmes. Winnie, Porcinet, Tigrou… ils étaient tous là, mais… quelque chose n’allait pas. Leurs mouvements étaient mécaniques, trop lents, leurs visages figés dans des sourires crispés. Leurs yeux… ils n’avaient plus rien de vivant. Juste des points noirs, brillants dans l’obscurité.
Winnie m’a conduit jusqu’à l’entrée de la grotte. J’avais l’impression que je n’avais pas d’autre choix que de le suivre. Il a dit d’une voix traînante : « Tu dois entrer, Jean-Baptiste. Tout ira bien. »
Mais sa voix… elle sonnait faux. Comme une marionnette répétant des mots vides de sens.
Je me suis approché. Tout autour de moi, les arbres bougeaient et s’étiraient pour m’empêcher de revenir en arrière. La forêt se refermait sur moi. Et la grotte, sombre et béante, semblait m’engloutir.
Je suis entré. J’ai senti un froid glacial m’envahir, et tout est devenu silencieux. Il n’y avait plus rien. Juste moi et cette obscurité. Puis, au bout du tunnel, une lumière. Douce, mais… terriblement attirante.
C’est là que tout est devenu clair. La montagne… le crâne qui sourit, tout ça… C’est ma maladie. J’ai été aveugle pendant des mois, je refusais de voir ce qui se passait dans mon propre corps. Les douleurs, la fatigue, les traitements, les paroles des médecins, la tristesse de mes parents… c’est la vérité que je ne veux pas affronter.
Winnie, la forêt, la montagne… ce n’est qu’une métaphore, un avertissement de mon esprit. Le cancer, il a toujours été là, tapi dans l’ombre, comme cette montagne que je refusais de voir. Mais maintenant, je ne peux plus l’ignorer. Je ne peux plus fuir.
Winnie était là pour me guider, pour m’amener jusqu’ici. Maintenant, je dois continuer seul. C’est là où tout se termine. Et cette fois, il n’y a pas de retour en arrière.

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