Le parc

Depuis le divorce, j’ai pris l’habitude de sortir tous les jours avec Marc.

Pas parce que j’aime ça. Juste… parce que ça remplit le temps. Parce que lui, il a besoin d’air, de courir, de jouer. Moi, je reste sur le banc, et je regarde. Le parc est à deux rues de l’appartement. Je le connaissais déjà, enfant. Il n’a pas tellement changé. Un toboggan un peu plus neuf, des barrières repeintes, un revêtement mou sous les jeux. Mais l’ambiance, elle, a toujours été bizarre. Un peu… figée.

Je n’y pensais pas vraiment, au début. Il fallait occuper les après-midis, c’est tout. Marc est encore petit — six ans depuis février. Il a du mal à comprendre pourquoi papa ne dort plus à la maison. Alors on va au parc, presque chaque jour. Ça l’aide.

Il s’est fait deux copains. Un garçon, un peu plus grand, très mince, avec des cheveux noirs et raides qui lui tombent dans les yeux. Et une fille, plus vive, un peu crâneuse, toujours coiffée de deux longues tresses. Ils ne sont jamais là quand on arrive. Mais dès que Marc court vers les jeux… ils apparaissent. Sans un bruit. Je ne sais pas d’où ils sortent.

Je ne vois jamais de parents avec eux. Jamais. Ils ne quittent presque jamais l’aire de jeux. Même quand il commence à faire nuit. Même quand il fait froid. Je leur ai dit bonjour, une fois. Peut-être deux. Ils n’ont pas répondu. Juste levé les yeux vers moi, puis détourné le regard. Comme si j’étais… de trop.

Marc, lui, les adore. Il ne me parle presque que d’eux. Il me répète leurs prénoms — étranges, un peu datés, je ne les retiens jamais. Il rit avec eux. Il leur confie des secrets, je crois. Et je ne dis rien, parce qu’il sourit. Parce qu’il semble heureux. Et parce que je culpabilise. Tout le temps.

C’est il y a quelques jours que j’ai remarqué le banc. Celui sur lequel je m’assois presque à chaque fois. Il est plus ancien que les autres. Plus usé. Les accoudoirs en fer sont rouillés. Et il y a une plaque, fixée dessus. Je ne l’avais jamais regardée de près.

À la mémoire de L… et N…

Le reste est effacé. Poli par le temps. On distingue à peine deux creux de lettres, griffés. Deux prénoms, probablement.

Un jour, en arrivant, un petit chien s’est mis à aboyer. Un genre de terrier nerveux, tiré par une vieille dame en imperméable beige. Il grognait en direction du bac à sable où se trouvaient les deux enfants, le poil hérissé, incapable de se calmer. Il tirait sur sa laisse comme un fou.

Je n’ai vu personne d’autre. Juste Marc, déjà en train de courir vers eux. La vieille dame m’a regardée. Un regard franc. Troublé. Puis elle a murmuré :

“Il y a des endroits… qui gardent les souvenirs. Vous savez ? Même quand on voudrait oublier.”

J’ai ouvert la bouche pour lui répondre, mais elle s’éloignait déjà, tirant son chien derrière elle.

Le jour suivant, il pleuvait des cordes. Marc insistait pour aller au parc retrouvé ses amis. Ils l’attendaient, disait-il. Je lui ai expliqué que leurs parents ne les avaient certainement pas laissé sortir avec cette météo, mais Marc n’en démordait pas. J’ai dû hausser la voix et l’envoyer dans sa chambre. Il semblait malheureux comme les pierres et moi je me suis sentie coupable… encore.

Le mercredi, il y avait du monde. Enfin. J’étais presque soulagée. Des mères, des poussettes, des cris. Des enfants partout. On aurait dit que le parc reprenait vie, d’un coup. Marc m’a lâché la main dès qu’on a franchi la barrière. Il a couru, a lancé un “Salut !” que je ne lui ai jamais entendu adresser à quelqu’un d’autre que moi. Ils étaient là, bien sûr. Déjà en place. Le garçon et la fille. Assis au bord du bac à sable, comme d’habitude. Comme s’ils ne partaient jamais.

Et là, un truc a cloché.

Une autre mère, celle du petit blond avec le short rouge, a attrapé son fils par le bras. Il allait juste vers le toboggan, mais elle a eu un geste brusque. Je l’ai vue lui chuchoter quelque chose. Le petit a regardé vers le bac à sable, puis il a détourné la tête. Il a obéi.

Puis une autre. Même scène. Un petit garçon qui hésite, qui finit par faire demi-tour sans un mot. Un à un, les enfants ont commencé à jouer ailleurs. À s’éloigner, doucement, sans bruit. Même les plus hardis. Marc, lui, riait. Il lançait du sable. Il imitait un volcan. La fille a ri aussi, mais le garçon, lui, ne bougeait pas. Il regardait les autres s’éloigner, le visage parfaitement neutre. J’ai senti un poids s’installer dans mon estomac. J’ai regardé autour. Aucune des autres mères ne me regardait. On aurait dit qu’elles évitaient même mon banc. Il y avait cette sensation… étrange. Comme si j’étais là, mais pas tout à fait. Comme si on m’évitait. Ou comme si je faisais quelque chose qu’il ne fallait pas faire.

Ce soir-là, Marc a dîné comme d’habitude. Il m’a parlé de son volcan, de la lave imaginaire, et du “truc drôle que Louise a dit”. Je l’ai arrêté.

“Louise ?”

“Oui. C’est comme ça qu’elle s’appelle.”

Je n’ai rien dit. Mais mon cœur s’est serré. Ce prénom… je l’avais déjà entendu. Il y a longtemps. Quand j’étais petite.

Le soir-même, ma mère m’a appelée. Pour parler de tout et de rien. Du chauffage dans son immeuble, des nouvelles du cousin de Strasbourg. Puis elle a lâché, en passant :

“Tu sais, c’est fou que tu ailles toujours à ce parc. T’aimais pas trop y aller quand t’étais gamine. Sûr que ça t’a marquée.”

“Pourquoi ?”

“Ben… tu sais bien. C’est là qu’il y avait eu l’histoire. Avec les enfants.”

Un silence.

“Un frère et sœur. Un truc sordide. Ils les avaient cherchés pendant des jours. Et puis… quand on les a retrouvés… enfin bref. T’étais trop petite. On n’avait pas voulu t’en parler. Tout le monde faisait comme si de rien n’était, mais les parents du quartier n’y allaient plus. C’est resté fermé des années.”

Elle a soupiré.

“Tu devais avoir sept ans. Après cette histoire tu pleurais parce qu’on ne voulait plus t’y emmener. Tu disais que tu voulais jouer avec eux.”

Un blanc. Puis elle a ajouté :

“Tu ne t’en souviens pas ?”

J’ai menti. J’ai dit non. Mais je crois que si.

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