THE NEW YORK TRIBUNE Édition du 17 avril 2025 – Une publication indépendante depuis 1897
APRIL O’NEIL, JOURNALISTE D’INVESTIGATION, DISPARUE DANS LES ÉGOUTS DE NEW YORK par Lauren Reed – rubrique Faits divers
La journaliste indépendante April O’Neil, connue pour ses reportages percutants sur la corruption municipale et les zones de non-droit urbaines, est portée disparue depuis quatre jours. Elle aurait quitté son domicile du Queens jeudi dernier, laissant derrière elle un mot sibyllin : “S’ils ne remontent pas, je descendrai.” Des sources policières affirment que la journaliste menait une enquête non autorisée sur une série de disparitions inexpliquées dans les réseaux souterrains de la ville. Plusieurs témoins rapportent l’avoir vue entrer seule dans un accès technique fermé au public, situé près de Canal Street. Le NYPD a déclenché une opération de recherche samedi matin, sans résultat à ce jour. “C’est comme si elle s’était évaporée,” déclare un officier resté anonyme. “Ces tunnels sont un vrai labyrinthe.” La disparition d’April O’Neil survient dans un contexte tendu : depuis janvier, on compte au moins neuf signalements d’ouvriers et de sans-abri disparus dans le même secteur. Sa famille, ses collègues et les autorités appellent toute personne disposant d’informations à se manifester. Une veillée silencieuse est prévue ce soir à Union Square.
(Note manuscrite retrouvée dans un bidon métallique rouillé, scellé avec du ruban adhésif et dissimulé derrière une cloison de béton, dans une zone effondrée du réseau E-7B. Datation estimée : avril 2025.)
Entrée 01 Si quelqu’un lit ces pages, c’est que je n’ai pas réussi à m’en sortir. Ce n’était pas censé durer. Une descente rapide. Quelques images. Un témoignage. J’ai fait ça des dizaines de fois. Mais cette fois… Il m’a trouvée avant que je trouve quoi que ce soit. Il ne me frappe pas. Il ne me ligote pas. Il parle. Il m’offre à manger. Il me “protège des ennemis”. Mais je n’ai pas le droit de partir. Il ne s’appelle pas Silas. Pas selon lui. Il dit qu’il s’appelle Splinter. Il vit ici depuis « l’accident », celui dont personne ne veut parler. Je pense qu’il croit vraiment être un rat. Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus inquiétant.
Entrée 02 Il les appelle ses “fils”. Il parle à quatre mannequins bricolés avec des morceaux de tuyaux, des coques de plastique, et des bandeaux décolorés. “Leonardo, reste concentré.” “Raphael, contrôle ta colère.” Parfois, il leur fait la leçon pendant une heure entière. Il joue toutes les voix. Il se retourne parfois vers moi. Me dit : “Ils apprennent vite grâce à ta présence, April-san.” Il me regarde comme si j’étais une vieille amie. Ou une mentor. Ou une menace. Ça change d’un jour à l’autre.
Entrée 03 Il a raconté comment il les a “trouvés”. “Dans les déchets d’un labo, abandonnés… difformes… mais avec un potentiel incroyable.” Il a les yeux qui brillent quand il parle. Comme s’il se souvenait de ses enfants… Mais plus tôt, je l’ai vu réparer une “coquille” avec un pistolet à colle. Il portait des gants de caoutchouc. Il parlait à la carapace comme à un enfant malade. C’était un couvercle de baril, mangé par la rouille, rongé d’inscriptions presque fantômes. Quand il l’a ouvert, un filet de vapeur tiède s’est échappé, suintant une odeur de détergent périmé et de viande oubliée au soleil.
Entrée 04 Je l’ai entendu parler seul, mais pas avec les “tortues”. Une autre voix. Une voix plus grave. Plus sèche. Il parlait dans un miroir cassé, posé contre un mur suintant. Il disait : “Tu n’es pas maître ici. Tu es l’ombre. Je les protège, pas toi.” Puis il a frappé le miroir. S’est fait mal. A pleuré. Puis a ri. Je crois qu’il n’est pas seul dans sa tête. Et je crois que cette autre part de lui me déteste.
Entrée 05 Il m’avait dit que j’étais libre. “Mais tu dois rester dans la zone sécurisée, April-san.” Alors j’ai essayé. J’ai mémorisé le passage gauche-droite-gauche après la citerne fendue. J’ai rampé. Loin. Longtemps. Mais il m’attendait à la sortie. Il portait un masque cette fois. Un masque fait d’un égouttoir de cuisine, modifié, peint. Il l’appelait “Shredder”. Il n’a pas crié. Il m’a juste dit : “Les ennemis connaissent aussi les couloirs. Il faut les détourner.” Puis il m’a reconduite à “notre tanière”. Sans me toucher. Sans violence. Mais cette nuit, il a verrouillé les grilles. Toutes.
Entrée 06 Il est revenu couvert de boue et de sang. Le regard vide. Il tenait une batte. Je lui ai demandé s’il allait bien. Il m’a répondu : “Un membre du Foot Clan s’était infiltré. Michelangelo l’a neutralisé.” Je n’ai pas osé demander ce que ça voulait dire. Mais il a jeté quelque chose dans l’eau noire. Un gant. De moto. Et… une chaussure. Une seule.
Entrée 07 Il m’a parlé d’un labo. De mutations. De guerre. Puis il m’a dit que c’était un rêve. Puis il a chuchoté : “Ils nous ont changés. Pour voir. Pour observer ce que devient un rat quand il pense.” Il pense qu’il est un survivant d’un programme militaire. D’autres fois, il dit qu’il était “juste un père.” Il ne fait plus la différence. Et moi, je ne suis plus sûre d’être sa prisonnière ou son témoin. Il parle à ses tortues la nuit. Mais parfois, elles répondent.
Entrée 08 Il dormait. Ou… méditait. Je ne sais jamais. J’ai forcé la trappe rouillée près de la conduite brisée. J’ai rampé jusqu’à une salle qu’il m’avait toujours interdite. Je pensais y trouver des armes. Des plans. J’y ai trouvé un corps. Un homme, en combinaison de nettoyage. État avancé de décomposition. Sur son front, un bandana rouge, en tissu bon marché. Autour de lui, trois autres mannequins. Cassés. Fondus. Tous avaient un nom inscrit à la peinture : “DONATELLO”, “MIKEY”, “RAF”. Je n’ai pas osé lire celui qui était contre le mur, à moitié effondré.
Entrée 09 Ce matin, il m’a appelée “Karai”. Il m’a ordonné de quitter la tanière. M’a menacée avec une lame bricolée dans une cuillère. Puis, cinq minutes plus tard, il m’a suppliée de ne pas partir. Il a pleuré dans mes bras. Il dit qu’ils veulent lui voler ses fils. Il parle de “mutagène” mais il confond avec la moisissure verte sur les murs. Il parle de “New York en feu”, mais nous sommes seuls. Il parle… trop.
Entrée 10 Je crois qu’il est sorti. J’ai peu de temps. J’ai compris. Il n’est pas fou, pas seulement. Ou alors… il s’est construit une folie sur quelque chose de plus grand. Ce qu’il a fait… ce qu’il a cru faire… Je ne sais plus si j’ai peur de lui. Ou de ce qu’il pourrait révéler, s’il disait la vérité. J’entends de l’eau. Elle monte. Je vais essayer. Peut-être qu’il dort encore. Peut-être que je peux…
(le reste est délavé, illisible, comme effacé par l’humidité)
Addendum officiel – Extrait du rapport du NYPD / service de psychiatrie légale de Bellevue Hospital Dossier n°BX-4227 – Classé partiellement confidentiel
Objet : Détention et évaluation psychiatrique de Silas Pinter (alias “Splinter”)
Le 24 avril 2025, à 03h14 du matin, un individu en état de délabrement avancé a été retrouvé errant nu dans le quartier de Lower Manhattan. L’homme, identifié plus tard comme Silas Pinter, ancien chercheur en biologie moléculaire porté disparu depuis 1992, tenait dans ses bras un seau vide qu’il appelait “Donatello”. À son arrestation, il aurait murmuré à plusieurs reprises : “April est avec eux, elle comprend, elle voit.” Hospitalisé d’office au Bellevue Psychiatric Hospital, Silas présente une dissociation de l’identité multiple sévère, combinée à un syndrome paranoïaque aigu et des signes de décompensation toxique (présence de résidus chimiques anciens dans les cheveux et les tissus cutanés). Le patient incarne alternativement plusieurs identités fictives — quatre “fils” et un alter ego protecteur qu’il nomme Maître Splinter. Il alterne également avec une figure violente qu’il nomme “Shredder”. Certains psychiatres parlent de psychose identitaire collective, d’autres évoquent un délire auto-structuré d’une complexité inhabituelle. Un médecin a noté dans son rapport : “Je n’ai jamais vu un patient parler à une entité fictive avec autant de cohérence… comme si elle existait indépendamment de lui.” Lors des entretiens, Silas a admis avoir “éliminé plusieurs membres du Foot Clan infiltrés dans la ville”, décrits comme des “ombres humaines déguisées en livreurs, en ouvriers, en policiers.” Jusqu’à présent, 17 corps ont été découverts dans les réseaux d’égouts proches du secteur E-7B. Le corps de la journaliste April O’Neil n’a pas été retrouvé. Silas affirme qu’elle a été “transférée dans une autre tanière”, puis “dissoute dans la vérité.” Le NYPD considère qu’elle est portée disparue depuis 17 jours. En l’absence d’indices supplémentaires et face au danger logistique des fouilles, les opérations de ratissage des égouts prendront fin le 3 mai prochain. Le dossier reste ouvert.

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